La langue détermine-t-elle la pensée ? Ce que Sapir-Whorf dit vraiment

En russe, il existe un mot pour désigner quelqu’un qui pose trop de questions : пochemuchkapochemuchka. Tiré de pochemu, « pourquoi », c’est le mot qu’on sort pour l’enfant qui enchaîne les questions sans fin, pour l’ami qui veut toujours comprendre le fond des choses, pour le collègue qui ne prend rien pour acquis.

Et presque inévitablement, quand on présente ce mot à quelqu’un qui ne le connaît pas, la même réaction surgit, qu’on pourrait résumer comme suit : ah, les russophones ont un mot pour ça, ils doivent percevoir ce trait de caractère d’une façon qu’on ne peut pas vraiment saisir sans leur langue.

C’est une réaction compréhensible. C’est aussi une réaction fausse.

Ou plutôt, c’est une réaction qui confond deux choses très différentes : avoir un mot pour quelque chose, et pouvoir penser cette chose. Tout le monde a connu un pochemuchka. Tout le monde a une représentation mentale précise de ce type de personne. Les russophones ont juste trouvé le moyen de le nommer en un mot. Et nommer, ce n’est pas la même chose que penser.

Ce glissement, discret et presque automatique, a un nom. Il s’appelle l’hypothèse de Sapir-Whorf. Et si vous aimez, comme moi, les listes de mots « intraduisibles », il est possible que vous y soyez tombés sans le savoir.


L’hypothèse — poser le cadre proprement

L’hypothèse de Sapir-Whorf, aussi appelée hypothèse de relativité linguistique, tire son nom de deux linguistes américains du début du XXe siècle. Edward Sapir, linguiste et anthropologue rigoureux, formé dans la tradition boasienne (de Franz Boas, anthropologue américain) de respect de la diversité des langues. Et Benjamin Lee Whorf, son élève, dont la formation initiale était l’ingénierie chimique (ce qui explique en partie une méthodologie parfois approximative, sans que cela invalide l’intuition de départ).

L’idée centrale : la langue que l’on parle influence, voire détermine, la façon dont on perçoit et pense le monde. Formulée ainsi, elle paraît presque évidente. Bien sûr que les mots qu’on a à disposition orientent quelque chose.

Mais « influencer » et « déterminer » ne sont pas synonymes. Et c’est précisément là que l’hypothèse se fracture en deux versions qu’il faut distinguer soigneusement, parce que les confondre est la source de presque tous les malentendus qui suivent.

La version forte : le déterminisme linguistique. La langue détermine la pensée. Selon cette version, on ne peut pas conceptualiser ce que nos langues ne nous permettent pas d’exprimer. Les locuteurs de langues différentes vivent dans des réalités cognitives fondamentalement différentes. C’est cette version qui a fait la célébrité de l’hypothèse. C’est aussi celle qui est réfutée.

La version faible : la relativité linguistique. La langue influence certains traitements cognitifs, à la marge, sur des domaines précis. Cette version-là survit à l’examen empirique. Elle est plus modeste, moins spectaculaire, et infiniment plus intéressante, parce qu’elle dit quelque chose de vrai.

La suite de cet article suit cette fracture. D’abord pourquoi la version forte séduit, et pourquoi elle est fausse. Ensuite ce que la version faible nous apprend vraiment.


Pourquoi la version forte séduit — et pourquoi elle est fausse

Commençons par l’honnêteté : l’idée que chaque langue ouvre un monde cognitif inaccessible aux autres est intellectuellement belle. Elle donne du poids à la diversité linguistique. Elle suggère que perdre une langue, c’est perdre une façon de penser, ce qui donne une urgence réelle aux combats pour la préservation des langues minoritaires. Pour quelqu’un qui aime les langues, c’est une idée difficile à ne pas adopter.

Mais séduisante ne veut pas dire vraie.

L’exemple canonique : les Inuits et la neige

Vous l’avez probablement entendu sous une forme ou une autre : les Inuits auraient 50, 100, parfois 200 mots différents pour désigner la neige… preuve qu’ils la perçoivent d’une façon que nous ne pouvons pas atteindre. Le chiffre varie selon les versions, ce qui aurait dû mettre la puce à l’oreille.

Le linguiste Geoffrey Pullum a documenté comment ce mythe s’est amplifié par répétition. À l’origine : Franz Boas, en 1911, qui mentionne quatre racines lexicales distinctes pour la neige dans certaines langues inuits, sans aucune conclusion cognitive. Whorf récupère l’exemple en 1940 et parle de cinq mots. La presse s’en empare, le chiffre gonfle… cent mots dans un éditorial du New York Times en 1984, deux cents ailleurs. Chaque relais ajoutait quelques dizaines de mots supplémentaires, sans que personne ne remonte à Boas vérifier ce qu’il avait réellement écrit.

Le phénomène s’explique en réalité par la morphologie agglutinante de ces langues : on forme des mots complexes en agglutinant des morphèmes, ce qui donne l’illusion d’un lexique démesurément riche là où il s’agit « simplement » d’une structure grammaticale différente. Les skieurs alpins ont aussi un vocabulaire très précis pour la neige (tracé, poudreuse, regel, neige de printemps…). Personne n’en tire de conclusions sur leur architecture cognitive.

Les études sur les couleurs, mal interprétées

Des études existent, et leurs résultats sont réels : les locuteurs de langues qui distinguent lexicalement deux teintes tendent à les discriminer plus vite dans certaines tâches de mémoire. Kay et Regier, dans une synthèse devenue référence, formulent ça prudemment : la langue affecte la mémoire des couleurs plus que leur perception. Ce n’est pas rien, mais c’est très loin de prouver que les locuteurs ne voient pas les couleurs non nommées. Ils les voient. La langue produit un biais de traitement cognitif, pas une limite sensorielle. C’est un effet de catégorisation, pas d’accès au réel.

Ce que la pensée fait sans la langue

Si la langue déterminait la pensée, on s’attendrait à ce que la pensée s’effondre là où la langue est absente. Ce n’est pas ce qu’on observe.

Les bébés pré-linguistiques distinguent des quantités, anticipent des causalités, reconnaissent des visages avant d’avoir les mots pour tout ça. Les personnes sourdes de naissance sans accès à une langue des signes raisonnent, résolvent des problèmes abstraits, construisent des représentations causales et spatiales élaborées. Un musicien qui improvise ne traduit pas des mélodies en notes alphabétique dans sa tête.

Et puis il y a le rêve, exemple trivial en apparence, mais phénoménologiquement imparable parce qu’il est universel et vérifiable par (presque) chacun. On rêve en images, en émotions, en narration spatiale, souvent sans un seul mot. Et pourtant la pensée est là, structurée, signifiante, parfois d’une cohérence narrative troublante. L’existence de rêves avec dialogues ne contredit pas l’argument : elle montre que le langage peut apparaître dans la pensée, pas qu’il en est la condition nécessaire.

La version forte de Sapir-Whorf bute sur un fait simple : la pensée précède et déborde le langage. Toujours.


Ce qui reste — la version faible, et pourquoi elle est plus intéressante

Réfuter la version forte ne revient pas à dire que la langue ne fait rien à la pensée. Ce serait aller trop loin dans l’autre sens, et ce serait faux.

La version faible de l’hypothèse, elle, résiste à l’examen empirique. Elle dit quelque chose de plus modeste, de moins spectaculaire, et précisément pour ça de plus solide : la langue influence certains traitements cognitifs, sur des domaines précis, à la marge. Pas la capacité à penser, la façon dont certaines informations sont traitées, encodées, rappelées.

Quelques exemples :

L’espace. Les locuteurs de langues qui encodent l’espace en termes absolus (nord, sud, est, ouest) plutôt qu’en termes relatifs (gauche, droite, devant, derrière) développent de meilleures performances d’orientation absolue. Parce que leur langue les entraîne quotidiennement à maintenir un repère cardinal actif, pas parce que leur cerveau est différent. C’est un effet d’entraînement cognitif, pas de détermination.

Les couleurs. L’avantage de discrimination mnésique documenté par Kay et Regier est réel, mais il concerne les couleurs situées à la frontière entre deux catégories lexicales, dans des tâches de mémoire spécifiques. Pas la perception en temps réel, pas la capacité à voir. Un léger biais de mémorisation, contextuel et réversible.

Ce que ces deux exemples ont en commun est aussi important que les effets eux-mêmes : ils sont tous faibles, tous réversibles selon le contexte, et tous circonscrits à des traitements très spécifiques. Aucun ne touche à la capacité générale de raisonnement, de conceptualisation, ou, pour reprendre les mots du commentaire YouTube qui a inspiré cet article, d’ »appréhender la complexité du monde. »

La langue colore certains traitements à la marge. Elle ne les détermine pas. Ce n’est pas rien, mais c’est très loin de ce que la version populaire de l’hypothèse affirme.

Et c’est précisément cet écart entre ce que la recherche montre et ce que le grand public retient qui mérite qu’on s’y arrête.


Pourquoi ça persiste — les deux visages d’une même erreur

Si l’hypothèse forte est réfutée depuis des décennies, pourquoi continue-t-elle de circuler avec autant de vigueur ? La réponse habituelle (l’ignorance, la vulgarisation approximative) est vraie mais insuffisante. Il y a quelque chose de plus structurel : la version forte de Sapir-Whorf est utile. Elle remplit une fonction. Deux fonctions même, opposées, et pourtant nourries par le même présupposé.

Premier usage : le romantisme linguistique

C’est l’usage bienveillant, celui qu’on trouve dans les discours sur la richesse des langues minoritaires, dans une certaine écologie linguistique militante. L’idée que chaque langue donne accès à des états cognitifs ou émotionnels inaccessibles aux autres confère une valeur extraordinaire à la diversité linguistique. Elle donne une urgence supplémentaire à la préservation des langues en danger : perdre une langue, ce serait perdre une façon de penser irremplaçable.

L’intention est bonne. Et la conclusion, préserver les langues, est juste. Mais le raisonnement qui y mène est faux. Et il a un effet pervers qu’on voit rarement nommé : en suggérant que les locuteurs d’une langue accèdent à des réalités cognitives que les autres ne peuvent pas atteindre, on les enferme dans leur langue autant qu’on la valorise. La diversité linguistique mérite d’être défendue, mais pour ce qu’elle est réellement, pas pour un pouvoir déterministe qu’elle n’a pas.

Deuxième usage : le déficit cognitif

C’est l’usage stigmatisant, celui du commentaire qui a déclenché la rédaction de cet article. Même présupposé, direction inverse : si la langue détermine la pensée, alors moins de mots signifie moins de pensée. Un vocabulaire réduit devient une capacité cognitive réduite. Un répertoire linguistique différent devient un déficit intellectuel.

On reconnaît ici la structure du mythe du semilinguisme — dont il sera question dans le prochain article — et plus largement d’une longue tradition de hiérarchisation des langues et de leurs locuteurs. Ce n’est pas une position linguistique. C’est une position idéologique habillée en observation descriptive.

Ce que les deux usages partagent

C’est le point qu’il faut retenir : le romantisme linguistique et le déficit cognitif sont les deux faces d’une même pièce. Ils présupposent l’un et l’autre que la langue fait quelque chose de décisif au locuteur : qu’elle l’élève ou qu’elle le limite. La recherche dit que non. La langue influence à la marge. Le locuteur, lui, déborde toujours de sa langue.

Reconnaître ça ne diminue pas l’intérêt, la beauté qu’on trouve aux « mots intraduisibles ». Ça le déplace : ce qui est remarquable dans pochemuchka, ce n’est pas que les russophones pensent la curiosité d’une façon inaccessible aux autres. C’est que cette langue a trouvé le moyen de nommer quelque chose que tout le monde a vécu, et que nommer, c’est déjà rendre visible.


Et maintenant ?

La langue ne détermine pas la pensée. Elle l’influence. Le locuteur déborde toujours de sa langue. Dans ses rêves, dans ses silences, dans ses représentations spatiales, musicales et émotionnelles qui n’ont pas besoin de mots pour exister.

Ce que Sapir et Whorf ont eu raison de pointer, c’est que les langues ne sont pas interchangeables, qu’elles orientent certains traitements, qu’elles rendent certaines choses plus saillantes que d’autres. C’est déjà beaucoup. C’est juste moins spectaculaire que ce que la version populaire de l’hypothèse promet.

Mais il y a une conséquence de cette erreur qu’on n’a fait qu’effleurer ici, et qui mérite un article entier. Parce que croire que la langue détermine la pensée ne reste pas dans le domaine de la philosophie du langage : ça finit dans les classes, dans les politiques scolaires, dans le regard qu’on pose sur les enfants qui grandissent avec plusieurs langues. Ça produit des mythes très concrets, sur les bilingues, sur leurs compétences, sur ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas appréhender.

Ces mythes-là ont un coût réel. Et ils reposent exactement sur le même présupposé que celui qu’on vient de démonter.

→ La suite ici

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