Par Céline Desbos
Le français est une langue en mouvement. Il n’appartient ni à un pays ni à une culture unique : il traverse l’espace et le temps, se transforme et se réinvente à chaque rencontre. Pourtant, persiste dans l’imaginaire collectif l’idée d’un « bon français », uniforme et normé, que certaine.s maîtrisent… et d’autres non. Cette conception est injuste et inexacte : elle inaudibilise les milliers de locuteur.ices qui enrichissent la langue au quotidien.
Décolonialiser le français n’implique pas de le faire disparaître ni de le dévaloriser. C’est reconnaître sa pluralité, comprendre ses nuances et l’enseigner dans son pluralisme. À Dakar comme à Abidjan, le français coexiste avec les langues africaines et avec le français académique. Chaque façon de parler témoigne d’une histoire, d’une identité et d’une culture. En ignorant cette diversité, on trahit la langue et ses locuteur.ices.
L’intercompréhension entre francophones s’impose. L’intercompréhension désigne, ici, la capacité à se comprendre mutuellement entre locuteur.ices qui parlent différemment une même langue. Au-delà de l’enjeu de communication, c’est une question de respect, de justice linguistique et d’égalité culturelle.
L’incompréhension ne naît pas d’un manque de volonté, mais de représentations normatives, de hiérarchies implicites et de stigmatisations historiques. Le « mauvais français » n’existe pas ; il existe des français variés, façonnés par des contextes et des mémoires différents. La dignité de chaque locuteur.ice passe par la reconnaissance de cette diversité
Mais cette reconnaissance ne peut pas rester théorique. Elle doit s’inscrire dans la pédagogie, la formation et les pratiques médiatiques. Les émissions de radio, les séries télévisées, les conversations quotidiennes offrent des terrains d’expérimentation : elles montrent comment des locuteur.ices d’un français pluriel peuvent se comprendre, créer du sens et gérer les quiproquos qui naissent d’un attachement rigide à une norme unique.
Décolonialiser le français implique de déconstruire les hiérarchies linguistiques et de construire des ponts de compréhension. Il n’est pas question d’opposer les français africains au français académique, mais de les mettre en dialogue, d’enseigner la fluidité, l’écoute et l’adaptation. Il s’agit de valoriser les compétences des locuteur.ices, de leur donner confiance et de faire de chaque interaction un enrichissement mutuel.
La pluralité du français est une richesse fragile face aux pratiques institutionnelles et aux représentations sociales. Il est urgent de repenser nos modèles d’enseignement et nos représentations collectives : reconnaître la diversité linguistique, former à l’intercompréhension et montrer que le français est d’abord un outil de communication et de cohésion.
Construire un français pluriel est un devoir civique, culturel et intellectuel. Chaque mot prononcé, chaque phrase écrite peut élargir le dialogue ou, au contraire, le restreindre. En choisissant l’intercompréhension, on choisit le respect, la justice et la créativité. On reconnaît que chaque locuteur.ice, où qu’il ou elle se trouve, est un.e acteur.ice et un.e héritier.e de la langue.
La francophonie ne sera planétaire que si elle est plurielle. La langue française n’a de futur que si elle se comprend dans toutes ses façons de dire, de penser et de raconter. L’intercompréhension est certes une compétence linguistique, mais avant tout un acte de liberté, d’empathie et d’engagement.
Céline Desbos, Sociolinguiste, Directrice de programmes éducatifs et culturels.
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